mardi 26 avril 2016

Le conte du Mensonge le plus doux -I-

Texte maghrébin d'origine, je vous propose 
« Le conte du mensonge le plus doux » - Ier 

Il était une fois
un ciel pur azur,
des déserts sable rose, des dromadaires ondulants, des hommes  en turbans, des tentes blanches, une oasis rassurante, son puits, ses hauts palmiers, du vent, du vert, les murmures de l’eau dans les rigoles, les cultures rafraichies, les maisons blanches aux toits en terrasses, le palais à l’écart, son immense porte de bois rouge, trois tourelles crénelées, des murs comme brodées à même la terre ocre orangée, ocre jaune, ocre mandarine, 
et le sultan…
qui n’en revient pas……
Il vient de croiser sa fille. Elle n’est plus sa fille, elle est une jeune femme, elle pourrait porter le henné du mariage, d’ailleurs les hommes la regardent, ils ne la quittent pas des yeux.

L’évidence s’impose. 
Il est temps pour lui de penser à la marier. Mais à quel homme donner cette fille merveilleuse ? 
Qui saura l’aimer comme elle doit être aimée ? 
La question est d’importance. Une main sur le turban bleu le sultan réfléchit. Soudain, fontaine à sa droite et jet à l’assaut du ciel qui s’y reflète irisant l’eau claire,  l’évidence lui saute aux yeux :  cet homme, qui épousera sa fille, ne peut être qu’un homme de belle parole, un homme seul capable de lui dire le conte du mensonge le plus doux ! D’un pas décidé le sultan retourne sur ses pas, entre dans la grande salle du palais. Annonce la nouvelle à son vizir, qui s’y tient.

Le message passe. Le Grand Vizir a entendu. 
Le plus grand nombre de serviteurs reçoit l’ordre de se rendre de Casablanca à Taraouit  par 
Fés 
Marakech 
Agadir Meknés 
El Jadida 
Essaouira et la consigne est donnée de n'oublier aucun des plus humbles hameaux minuscule serait-il, pas plus que l’ultime précision et non des moindres : « Celui qui ne saura pas dire le conte du mensonge le plus doux se verra, par le sabre, la gorge tranchée »


Soit les hommes n’entendent pas, soit les hommes n’ont aucun doute. 
Devant la haute et impressionnante casbahs, les files ne cessent de s’allonger. Les hommes viennent en nombre : Jeunes ou vieux, grands ou petits, maigres ou replets, bavards ou muets, tous semblent persuadés que la parole est facile et dire le conte du mensonge le plus doux quasi un enfantillage.

Il y a des tentures sur les murs de la grande salle, des voilages légers devant les moucharabiés, des tapis et des coussins somptueux sur le sol, des bougies plus encore et des sofas sur lesquels ont pris place le sultan, la sultane, Amina la prunelle de leurs yeux, leur famille, le vizir et la famille du vizir et d’autres personnages renommés. Les flammes  projettent des tremblements ombrés sur les murs. Sur les tables, des encens à l’ambre et à la rose s’effilochent langoureusement.  0n chuchote ici, on parle par là. Soudain le silence s’impose. Le premier candidat au mensonge le plus doux se présente.

Il salue il se lance, il plonge  toutes les oreilles dans un rêve éveillé quand soudain il étonne. Que dit-il ? Le sultan lève le regard, se tourne vers son vizir et d’un geste lent, d’un revers de main, il souligne son menton. Le vizir fait un geste rapide. Quatre gardes enturbannés, larges pantalons sarouels, sabre à la taille, saisissent l’homme. Et le lendemain dès l’aube sur une place aujourd’hui encore célèbre, une tête roule, roule, roule. Comment pouvait-il en être autrement quand l’histoire parlait d’une princesse qui voulait tuer son père et prendre son pouvoir !

Dire le conte du mensonge le plus doux n’est pas une entreprise facile. Du second au troisième conteur, du troisième au treizième conteur, les gardes ne manquent pas de travail. Au  soixante troisième, à un moment donné le sultan crispe les sourcils, fronce le front, se tourne vers le vizir et fait le terrible geste. Le conteur n’a pas le temps de comprendre, les gardes emmènent l’homme et le lendemain sur la célèbre place encore aujourd’hui la soixante-treizième tête roule roue roule et ne roule plus. 

Parole tranchée, soixante treize têtes coupées, tombées, ont-elles parlé entre elles ? Plus aucun candidat à la main de la princesse ne se présente pour dire le conte du mensonge le plus doux. Le sultan, Fathia sa femme, Amina sa très chère fille, le vizir, la famille du vizir,  s’ennuient le soir. Amina, future sultane rêve : le premier conteur, il était pas mal, et son histoire, elle méritait d’attendre la fin ; comment se terminait-elle ? et l’histoire du troisième conteur et celle du quinzième, et du soixante-treizième… un soir alors que la belle Amina se demande si un nouveau conteur aura le courage de se présenter, un bruit résonne dans le couloir. Toutes les têtes se tournent dans la même direction. Avant même que le sultan fronce les sourcils, veuille vouloir lever la main le nouveau venu se met à parler.



« Sultan, je te le demande, ne fronce pas les sourcil. J’en conviens, je suis mal habillé ; d’accord je ressemble à un mendiant ; cependant  sache qui je suis 
Je suis apiculteur,
j’ai 4 000 ruches ; à l’intérieur de chacune d’elles 80 000 abeilles et 2000 bourdons, autant dire…. je te laisse compter Sultan beaucoup beaucoup d’abeilles 
Et je les remercie Sultan, toutes et tous les jours tant leur miel est plus que miel ; tant ce miel est supérieur à tout autre miel dans le monde ; et en miel Sultan je suis un connaisseur. A ce point je me dois de remercier mes abeilles : écoute bien Sultan et surtout crois-moi : chaque soir, une à une,  je rentre mes abeilles à la main. Jusqu’ici tout s’est très bien passé. Mais hier Sultan, il s’est passé une chose incroyable et si incroyable que je me suis dit « il faut que tu racontes ce qui t’es arrivé au Sultan ! Et là devant toi, laisse-moi te raconter. Je m’y mets. Ecoute», 

Sans attendre davantage la réaction du Sultan l’apiculteur poursuit


Hier au soir Sultan, j’ai rentré toutes mes abeilles, une à une, dans mes quarante ruches. Mais quand j’ai voulu attraper la dernière abeille… elle m’a échappé.... (à suivre)
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