dimanche 23 mars 2014

J'ai vu j'ai vu... "Il a dû être bel homme avant"... je verrai, dans sept ans, dix pas davantage.

Qu'ai-je vu ?
C'était ce matin. 
"Du pain frais ? Oh oui, c'est gentil"
Donc, me voilà sur le chemin de la boulangerie. Il fait un peu frisquet, ce matin de mars, plutôt pascal  voire "avrilet". 
Justement, Pâques, cette année sera fin avril. 
Je remonte mon écharpe et soudain suis attirée par un petit oiseau qui sautille à même l'asphalte de l'avenue. Sur le moment je m'arrête. Et je me dis 
"ce n'est pas une mésange, ce n'est pas un tarin des aulnes, ce n'est pas un moineau -il est un peu plus gros- et soudain l'émerveille sur laquelle je me penche m'illumine : c'est un oisillon geai. 
Nous nous faisons face, si je puis dire, car je ne m'aventure pas à m'asseoir, mais il semble qu'il me regarde. Mieux : on dirait qu'il acquiesce. 
Et sûr de lui, il s'envole puis de nouveau il atterrit. Cette fois, sans blaguer, quasi à mes pieds. Il semble mutin. M'invite à jouer. Mais à quoi ? Sera-ce à trois ? Un second geai atterrit. Vingt centimètres les séparent. Je reste admirative : ils sont beaux ces oisillons : ils sont revêtus d'un marron rose neigé glacé, et le bas de leur corps décoré de lignes en V blanc, bleu, rose. 
Bientôt ces deux-là, toujours séparés de vingt centimètres, s'envolent mais restent au ras du sol, à peine plus. Ils ne sont que oisillons. Ils s'envolent de nouveau d'un envol en une "festonnade" de bonds. Ils disparaissent sur l'un d'eux. J'entre dans la boulangerie. 
Une fois de plus, j'ai demandé "une chocolatine". La vendeuse est étonnée. Je me réveille et lui demande "un pain au chocolat". Je ne m'habituerai jamais à l'appellation "pain au chocolat". Je lui préfère le mot "chocolatine" qui me fait penser à divine, ou sonatine, ou palatine. Rien à voir sauf la sonorité. Le côté musical. Une fois de plus je m'excuse de l'avoir prononcé.
Et j'entre dans le "Sitémarchévazy". Une odeur de terre ou de mort me suffoque aussitôt. Je regarde autour de moi. Les responsables de la boutique, deux acheteuses et moi. Tout est normal. Mais pourtant l'odeur persiste, à me demander si ce n'est pas de moi qu'elle provient. A respirer mon écharpe. Je ne remarque rien. Je décide de faire mes petits achats. Et j'arrive à la caisse. Aussitôt l'odeur m'environne. A en avoir un haut le coeur. Quand je comprends qu'il émane de l'homme qui passe à la caisse. Un homme qu'on décrirait aujourd'hui "âgé". Je le décris : guère plus que mon âge,  sept à dix ans, guère davantage. Comme on a souvent dit de ma mère -et cela me déplaisait- je me surprends à penser "il a dû être bel homme avant". Mais aujourd'hui il s'est affaibli : ses longues mains encore fines, tremblent. Et il doit vivre seul : ses vêtements, bien que de qualité et de marque, ne sont pas clean. 
Pour régler il sort maladroitement sa carte bancaire d'un étui. Il l'enfile maladroitement dans le support. Il frappe maladroitement sur les touches. Son premier essai est raté. 
Le caissier prend le mal en patience. Le deuxième essai est raté. 
"C'est votre dernier essai Monsieur, attention" 
Je remarque les longs doigts. Ils sont malhabiles. Je regarde son visage. J'y lis l'inquiétude. 
"C'est votre troisième essai" dit le caissier. 
Je suis prête, malgré l'odeur insupportable, j'en réprime des hoquets, à lui proposer d'écrire son code et de le taper à sa place quand je remarque que son corps se redresse. Qu'il s'appuie sur sa canne. Qu'il inspire et bloque sa respiration et enfin, qu'il détache ses longs doigts lentement, l'un après l'autre, sur les touches de la mise en code. "C'est parfait !" dit le caissier. L'homme sourit. Il a réussi. 
Et moi, je suis émue. 
Pour lui et pour moi. Dans sept ans, dix pas davantage. 
Rires et bon week end à toutes et tous. Je préfère définitivement, les chocolatines, aux pains au chocolat.



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