samedi 22 avril 2017

Conte persan, du Portefaix devenu Devin

CONTE PERSAN

Conte du Portefaix devenu Devin


C’était il y a longtemps, bien des siècles avant notre siècle.
1ère partie 

Bain au hamam de la femme du Portefaix : l’humiliation

Un jour où il fait chaud, très chaud et où Amina, la très belle femme d’un portefaix, entre dans un hammam.
Elle ôte ses vêtements dans le vestiaire et pour les ranger, les emmaillote dans son beau et grand châle de cashmere.

Alors de sa main droite, elle soulève une lourde tenture. Trois pas lui suffisent pour se couler dans l’eau du bain, parfumée, quel bonheur,  à l’essence de rose. 

Allongée sur le dos notre baigneuse goûte à son bonheur lorsque soudain une vague la submerge. Elle se redresse avec maladresse ; elle se demande  la cause de cette submersion inattendue. Elle suffoque en remarquant un grand nombre de femmes rassemblées autour d’une autre femme d’une laideur et d’une grosseur étonnantes. Sûrement que cette femme est une femme pour le moins, de qualité. Notre baigneuse quitte le bassin à regret. 

Mais dans le vestiaire,  elle regrette ses vêtements. Où sont-ils passés ? « il n’est pas là, il n’est pas ici, où pourrait-il être ? » Elle relève la lourde tenture et pousse un cri ! Son ballot de cashmeere… prend son dernier bain, et peu à peu s’enfonce sous l’eau du bain à la rose ! »

« C’est la femme du Devin du Shah qui l’y a jeté » A cette voix notre baigneuse se retourne : et découvre derrière elle une jeune servante qui poursuit sa phrase : 
« Ne cherchez pas madame, la femme du devin du Shah a jeté votre ballot dans l’eau parce qu’elle est jalouse de votre trop belle beauté !!!! » 


L’humiliée

La belle beauté rattrape son ballot, l’ouvre, enfile ses vêtements et quitte l’établissement. Quelques rues plus loin elle entre dans sa demeure… dé gou li nan te ! Elle enrage !!!  et enrage ! « Ce n’est pas parce que je ne suis pas une femme noble qu’on peut faire n’importe quoi avec mes vêtements, ce n’est pas parce que … ce n’est pas parce…E de « un ce n’est pas » à un autre « un ce n’est pas », à son retour, son mari retrouve l’épouse débitant des mots intraduisibles et hurlant de plus en plus fort. Au moment où il veut comprendre, il n’a pas le temps de dire« Mais que… » que la colère de la jeune femme reprend de plus belle

« Il n’y a pas de mais… monsieur mon mari. Plus jamais je ne me ferai insultée, plus jamais je ne serai pauvre, je suis bien trop belle ! 



Dès demain tu vends tes planches et tes cordes de portefaix et tu deviendras DEVIN !!!!!!!!!!!!

Une vocation imposée

« »DEVIN !!!!! reprend-il mais tu n’y penses pas !!! »

« Si, j’y pense, demain tu seras DEVIN ! un point c'est tout ! Sinon ….» Il lève la tête : « Sinon je te quitte » Point, c’est dit !

La nuit était belle toute grand bleu Waterman, belle et grillons chantants. Le candidat à l’art divinatoire prend sa femme par la main et  la mène dans leur chambre,  là où il est certain de l’emmener au 7ème ciel. Mais nuage après nuage, quoi qu’il fasse il comprend que la belle Amina ne changera pas d’avis.







2ème partie 


ET LE LENDEMAIN 

le portefaix époux de la belle Amina se rend au souk. Son pas est lourd et ses épaules alourdies. Qui voudra acheter sa planche et ses cordes, le matériel du parfait portefaix ? A-t-il parlé à voix haute ? « Moi » dit une voix. Combien ? 
L’affaire est faite.
Quelques instants plus tard, l’ex portefaix devenant devin achète au souk  à son tour
  • un plateau en bois d’olivier
  • deux dès et
  • une chaîne sur laquelle sont accrochées des pendeloques : lunes, croix, compas, lion, oeil égyptien, étoiles à 5 pointes et d’autres encore…. et dans la foulée du retour, quelques quartiers d’Ispahan plus loin, il loue
  • une échoppe.


Il est tout étourdi. Il a une échoppe. Il a l’ambiance du parfait devin : coussins de soie sur divan, babouches sur tapis, plateau d’olivier sur table basse, chandeliers allumés, senteurs et fumerolles d’encens à la rose, Fastoche fastoche, ma belle épouse avait raison, devenir Devin c’est fastoche ! Il n’a plus qu’à apprendre.

Mais il n’a pas le temps de chercher un maître, que déjà, à contrejour, sur le seuil de son échoppe apparaissent trois caravaniers enturbannés et à la parole vive

« Regardez ce que la chance nous offre les amis, un devin vrai de vrai, nous ne pouvions mieux tomber, -notre devin se pince le bras: rêve-t-il ?- « Devin nous avons perdu notre mule. La mule encore, c’est presque rien, mais les deux sacs plein à ras bord d’argent destinés au trésor du Shah, c’est plus que rien, c’est Tout.  Si nous ne les portons pas au Shah, nous mourrons : un sabre et pschent nos têtes rouleront comme elles roulent sur la place Djamah el Fnaââh » Et celui qui parle s’accroche au bras droit du nouveau devin « Nous avons besoin de ton aide, retrouve notre mule Devin, Aide-nous, aide-nous ! »

Le plateau d’olivier, les deux dès, la chaîne…. l’ex portefaix devenu devin voit le plateau d’olivier, les deux dès, la chaîne, son matériel professionnel, mais il ne croit pas à sa capacité de les utiliser : comment faire ?

Aide-nous Devin aide-nous !


ida-victoire.fr


Sursaut de vie

Le Devin-Portefaix n’a aucune idée du lieu où se trouve la mule. Il sait qu’il ne peut aider personne. Il sait seulement que l’heure de sa mort approche.  Il sent le sabre approcher de sa nuque. Il est prêt à défaillir quand dans un sursaut de vie, et à son grand étonnement, il s’entend répondre une chose ahurissante :

D’accord je vais vous aider
« Achetez 1 kg de pois chiches et 1 kg de raisin sec et mangez-les l’un après l’autre 
un pois chiche
un raisin sec
un pois chiche
un raisin sec
un pois chiche
un raisin sec
Vous avancerez peut-être jusqu’au dernier pois chiche ou même avant le dernier raisin sec mais de cette façon vous retrouverez  votre mule ! »
Le nouveau devin tremble de peur mais il n’en montre rien.

« Combien devin, combien veux-tu ? »

« Que ça ? Tu en auras le centuple » et sur ses paroles les caravaniers s’en vont au marché faire leurs emplettes.

« Rien n’est moins sûr, rien n’est moins sûr » pense le nouveau devin.Et se tordant déjà les mains d’une future douleur, il répète « Rien n’est moins sûr »

PERSONNE N’EST JAMAIS SÛR DE RIEN

Notre nouveau devin pas plus que quiconque voilà pourquoi il ouvre de grands yeux et ses grandes oreilles en voyant revenir les caravaniers précédés de leur mule et des deux sacs plein d’argent à ras-bords destinés au Trésor du Schah et en entendant tomber des pièces d’or dans ses mains

« Voilà pour toi Devin, tu es impressionnant, nous avons retrouvé notre mule bien avant d’avoir tout mangé ! Tu es un vrai devin ! Merci »

Merci beaucoup mais racontez-moi ! Ahmed, c’est son nom est curieux d’apprendre

C’est Yeunice, le plus joyeux des caravaniers qui raconte. Au fur et à mesure de ses paroles, le devin ouvre grand les oreilles , écarquille les yeux et quand les heureux caravaniers s’éloignent il ferme aussitôt sa boutique et court conter l’événement à son épouse. Qui lui répond avec sourire

« Tu vois, j’avais raison, je ne me suis pas trompée,  tu n’avais plus rien à faire à rester portefaix, tu t’y éreintais, tu vieillissais avant l’heure alors qu’aujourd’hui seulement assis tailleur sur un coussin soyeux tu as gagné et comment ta journée » Et elle conclue « Je te le dis et je te le redis tu dois être devin et devin tu seras sinon…

C’est lui qui termine sa phrase : « Sinon tu partiras… je le sais tu partiras Amina , lui dit-il,  pourtant, laisse moi te le dire, écoute bien, ces 5 écus, que tu soupèses encore dans ta main ne sont que le fruit du hasard et le hasard ne se présente pas deux fois de suite…il faut que je reste portefaix, il faut que je retourne au bazar d’Ispahan, ma présence y est écrite dans le ciel depuis longtemps, 
mon père travaillait au bazar d’Ispahan, 
le père de mon père travaillait au bazar d’isfahan
le père du père du père du grand-père de mon père travaillait au … et de toute façon…. inutile de remonter aussi loin, je sais que demain je ne devinerai plus rien, je sais que dès demain nous mourrons de faim !

Alors Amina interrompt brutalement son mari
« Tais-toi Ahmed tais-toi, tu n’es qu’un poltron, 
je veux que tu sois devin et tu seras devin 
et même davantage 
demain, je te le dis, tu seras… GDDS Grand Devin Du Shah » 

La nuit était belle toute grand bleu Waterman, belle et grillons chantants. Le candidat à l’art divinatoire prend sa femme par la main et  la mène dans leur chambre,  là où il est certain de l’emmener au 7ème ciel où tout s’oublie.   Mais nuage après nuage, et quoi qu’il fasse, il sait que la belle ne changera pas d’avis.


3 ème partie 


Le lendemain Hamed se rend à l’échoppe.
A son grand étonnement du monde attend devant sa porte. Et quel monde : le maire, l’adjoint au maire, le chef de la police. le chef de la police ! C’est pour l’arrêter, pour exercice illégal de l’art divinatoire ou pour usurpation de compétences… Aussitôt son coeur s’affole, ses jambes flageolent : si ces trois-là sont là c’est pour l’arrêter !!! Mais alors pourquoi se retournent-ils vers lui et lui sourient-ils ? C’est à n’y rien comprendre.

Ils s’écartent pour le laisser passer, le saluent mains sur poitrine et turbans baissés, il ouvre la porte, il entre, ils le suivent, ils s’installent sur les coussins sur le tapis et le maire se met à parler

Devin, nous sommes venus pour t’annoncer que l’or du Trésor du Shah a été dérobé depuis 40 jours déjà, tout le monde le cherche y compris le Grand Devin du Shah qui ne le retrouve pas. or toi, nous le savons tu as retrouvé la mule des caravaniers, alors…
https://.fr.dreamstime.com/photo 


Alors niet, rien de rien, mais pourquoi les caravaniers ont-ils parlé, plié en deux de peur, le maire, son adjoint et le chef de la police pensent qu’il les honore de son salut pendant qu’il ne sent qu’une seule chose : les lanières de cuir lui lacérer la chemise et son dos sous la pénitence.

Cette fois il ne pourra rien et il pense à Amina 
« Dans quel pétrin m’as-tu fourré ma femme, qu’Allah te pardonne et surtout qu’Il me protège !!!!!!! »

Un bruit de métal résonne à son oreille, une bourse de cuir apparaît sous ses yeux. C’est celle que le maire lui tend en précisant « ces cinq cent écus d’or ne sont qu’une avance Devin ! »

Ahuri Ahmed s’entend répondre « Partez et revenez demain à la même heure ! »

Et il jubile en les regardant s’éloigner. Il n’a jamais pris de bon temps ; il prendra le dernier qui lui restera, avant d’assumer les sueurs froides du lendemain. Il allume des encens ; il s’allonge ; il sourit ; il rêve éveillé ; il goûte la détente.


4ème partie … Comment Ahmed se tirera-t-il de ce mauvais pas ?
(A suivre et si vous le voulez bien dites-le moi :-)


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