vendredi 17 août 2018

"N'est pas paresseux qui sait qu'il l'est". Conte d'après un texte de Anatole France "La figue et le paresseux"

LA FIGUE ET LE PARESSEUX
LÉGENDE ALGÉRIENNE - d'après le texte  original d' Anatole France. 

En Algérie il y a ….
En Algérie il y a Alger dite "la Blanche", c’est la capitale, mais pas que
En Algérie il y a TiZi OuZou, dite "la ville des livres",  mais pas que,
En Algérie il y a Sétif, dite "ville des Terres Noires",  mais pas que,
En Algérie il y a Oran, dite « La Radieuse » mais pas que,
En Algérie il y a Alger, Tizi Ouzou, Sétif, Oran  mais aussi il y a Blidah ! 
Ah Blidah ! dite "l’indolente",  dite "la voluptueuse" et cela  par les mots d’un écrivain,  les mots d’Anatole France, qui préside à Rennes à la station de métro éponyme.


A Blidah, comme à Alger, Tizi Ouzou, Sétif, Oran vivent des hommes, et des femmes, et des enfants, filles ou garçons. Mais vit au moment où commence l'histoire Sidi Lakdhar. Voici l’histoire, l’histoire vient, écoutez bien. 
On raconte qu’il y a longtemps la ville de Blidah a subi l’invasion des Maures. Parmi les Maures qui sont arrivés vivre à Blidah il y eut le plus remarquable : Sidi Lakdar appelé ainsi parce que 
son père s’appelait Sidi Lakdar parce que
le père de son père s’appelait Sidi Lakdar parce que
le père du père de son père s'appelait Sidi Lakdar parce que chez les Maures Lakdar, tout les hommes s’appelaient Sidi. Nom et prénom se transmettaient de père en fils. 

Mais, le Sidi Lakdar dont le conte parle un jour, il a perdu son nom. Il a fini par s'appeler Le Paresseux
Les Maures d’Algérie ont été dits les hommes les plus indolents de la terre.  Les  hommes Maures de Blidah l'ont été dits davantage. Grâce aux parfums d’oranges ou aux limons doux qui, flottant dans l’air noyaient  la ville et ses habitants, jusqu'à la nonchalance,  jusqu'à la paresse
En matière de paresse, en ce temps-là du Sidi Lakdar du conte, pas un seul des habitant n'arrivait à la ceinture de Sidi-Lakdar  Au stade où en était Sidi Lakdar paresse n’était plus un défaut, paresse était vice. Un vice que Sidi Lakdar a élevé à la hauteur d’une profession.  En ce temps-là, quand certains hommes étaient brodeurs, cafetiers, marchands d’épices, meneurs d'ânes, Sidi-Lakdar, lui, était paresseux. Pas étonnant dès lors que Sidi Lakdar soit appelé Le Paresseux.
À la mort de son père, il avait hérité d’un jardinet sous les remparts de la ville. Ses petits murs blancs tombaient en ruines ; sa porte embroussaillée ne fermait pas ; cependant quelques figuiers, quelques bananiers donnaient leurs fruits délicieux et si l’herbe était haute, c'était parce que deux ou trois sources vives se promenaient entre elle. 
Ce jardinet était un vrai paradis. 
Sidi Lakdar y passait sa vie. 
Il y passait sa vie étendu de tout son long, silencieux, immobile, complètement inattentif aux fourmis rouges qui envahissaient sa barbe grise. Avait-il faim ? Le Paresseux allongeait le bras et ramassait une figue ou une banane écrasée dans le gazon près de lui ; mais s’il avait dû se lever pour cueillir un fruit sur sa branche, il serait plutôt mort de faim. Alors dans le jardin du paresseux, les figues pourrissaient sur place. 
Cette paresse effrénée avait rendu Le Paresseux très populaire. Un saint n'aurait pas davantage été respecté.  Les dames de la ville qui reviennent de manger des confitures au cimetière, mettent leurs mules au pas et baissent leurs voix, en passant devant le petit enclos. Les hommes s’inclinent pieusement. À la sortie de l’école, chaque jour, une volée de garçons s'installe sur les murailles du jardin. En veston de soie rayée et bonnets rouges à pompon noir, ils essaient en riant de déranger la belle paresse : ils appellent Lakdar par son nom ou ils lui jettent des peaux d'oranges. En vain.  
C'est peine perdue ! Le paresseux ne bouge pas. De temps en temps ils l'entendent crier du fond de l’herbe : « Gare, petits garnements, gare tout à l’heure, si je me lève ! » mais il ne se lève pas. 
Un de ces petits drôles, en venant comme cela faire des niches au paresseux, est en quelque sorte touché par la grâce. Pris d’un goût subi pour l’existence horizontale, il déclare un matin à son père qu’il ne veut plus aller à l’école
"et pourquoi ça Mounir mon fils"
"Parce que je veux devenir paresseux" 
Son père s’étonne, 
« Comment ça tu veux devenir paresseux ; paresseux toi, alors que tu me vois travailler à tourner mes tuyaux de pipe ; paresseux toi, alors que tu vois que je travaille avec autant de diligence qu’une abeille et cela dès que le coq chante tôt matin ; paresseux toi, avec le bel exemple de ton père, je ne comprends pas, c’est à n’y pas croire, c’est une invention !!!!
— Non mon père, ce n’est pas une invention c’est une conviction, une passion mon père? Je veux devenir… paresseux, … paresseux comme… comme Sidi-Lakdar... comme

Le père de Mounir manque s’étrangler !
— Sidi Lakdar ! Point du tout, mon garçon. Tu seras tourneur comme ton père, ou greffier au tribunal du Cadi comme ton oncle Ali ; mais jamais je ne ferai de toi un paresseux... Allez, vite, à l’école ; ou je te casse sur les côtes ce beau morceau de merisier tout neuf... il lui montre le morceau de merisier tout neuf et il chante : Arri, bourriquot ! 
Face au morceau de merisier tout neuf, l’enfant n’insiste pas . Il fait semblant d’être convaincu ; mais, si vous croyez qu’il va à l’école, vous vous trompez ; au lieu d’aller à l’école, il entre dans un bazar maure, il se cache à la devanture d’un marchand, entre deux piles de tapis de Smyrne, et il reste là tout le jour. Étendu sur le dos, Il regarde 
les lanternes mauresques, 
les bourses de drap bleu, 
les corsages à plastrons d’or qui luisent au soleil, et  il respire l’odeur pénétrante des flacons d’essence de rose et des bons burnous de laine chaude. C’est ainsi que désormais il passe tout le temps de l’école. 
Au bout de quelques jours, son père apprend la chose
« Sais-tu Abdallah que ton fils ne va plus à l’école ? »
« Comment ça, qu’est-ce que tu dis Tahar, qu’est-ce que tu racontes, comment as-tu su ça, tu te trompes, tu mens, tu es jaloux de moi… » Abdallah est en colère !
Tahar sait de quoi il parle. Abdallah est convaincu. Il faut imaginer ce qu’il dit à son fils quand il l’aperçoit revenir tranquille comme s’il venait de l’école. Il crie, il tempête, il blasphème le nom d’Allah et il va jusqu’à frotter les reins du petit bonhomme avec tous les merisiers de sa boutique. En vain.  L’enfant s’entête et répète sans cesse :  
« Je veux être paresseux... je veux être paresseux » 
Le jour suivant on le retrouve étendu dans quelque coin, manifestant sa vocation avec conviction. C’est clair, Mounir a trouvé sa vocation : il ne changera pas d’idée.    
De guerre lasse, le père en prend son parti. Un jour il parle à son fils. — "Écoute Mounir, puisque tu as trouvé ta vocation, puisque tu veux devenir paresseux à tout prix, il te faut apprendre : je vais te conduire chez Le Paresseux.  Tu passeras un examen en sa compagnie et s’il te trouve des dispositions pour faire même métier que lui, je le prierai de te garder chez lui, en apprentissage.

L’enfant est content. "Merci Papa, merci !" et il lui saute au cou. 
  • "Allah fait bien les choses Mounir !" répond son père

  • Et, le lendemain, un père et son fils partent tous deux la tête rasée de frais  et parfumée verveine, trouver le paresseux au travail dans son petit jardin. 
  • La porte est toujours ouverte. Le père et le fils entrent sans frapper. L’herbe touffue monte très haut, ils ont du mal à découvrir le maître des lieux. 
  • Tu le vois Papa ?
  • Non je ne le vois pas Mounir
  • Tu crois qu’on va le trouver ? 

Le papa de Mounir espère bien qu'ils ne le trouveront pas.  Mounir s’exclame 
  • « Il est là, je le vois ! » et il s’avance. Le paresseux est bien là : Il est allongé sous trois figuiers formant un bosquet au fond du jardin d’où s’échappent un tourbillon d’oiselets et de plantes folles. Le Paresseux ressemble à un paquet de guenilles jaunes : il les accueille sur un grognement.
  • — « Le Seigneur soit avec toi Sidi-Lakdar », dit le père en s’inclinant, la main sur la poitrine. « Voici mon fils, Sidi lakdar, ton travail l’inspire tant qu’il veut  maintenant devenir comme toi : paresseux professionnel. Alors voilà, je te l’amène pour que tu l’examines, et que tu voies s’il a la vocation. Dans ce cas, je te prie de le prendre chez toi comme apprenti. Je paierai ce qu’il faudra. 
Sidi-Lakdar ne répond pas; Il fait un signe au père pour qu’il s’installe à ses côtés, dans l’herbe. Le père s’assoit, l’enfant se couche, c’est un bon signe. Ils se regarent; Mais aucun ne parle. 
Il fut dire qu’il fait chaud : c’est plein midi. La chaleur, la lumière, le petit clos semble somnoler. On n’entendait que le crépitement des genêts sauvages crevant leurs cosses au soleil, on n’entend que les sources chantant sous l’herbe, on ne voit que le vol alourdi des oiseaux : ils volètent  entre les feuilles avec un bruit d’éventail ouvert et refermé. De temps en temps, une figue trop mûre se détache et dégringole de branche en branche. Alors, Sidi-Lakdar tend la main, et, d’un air fatigué, il porte le fruit à sa bouche. 
Alors l’enfant ne prend même pas cette peine. L’enfant, lui, ne prend pas même cette peine. Les plus belles figues tombent à ses côtés : pas question de tourner la tête, il est indolent par essence. SIdi Lakdar observe la magnifique indolence de l’enfant mais il n’en souffle aucun mot. 
Une heure passe ainsi.
Deux heures passent.
Le père de l’enfant, pauvre tourneur de tuyaux de pipe commençe à trouver la séance un peu longue. Mais il n’ose rien dire. Il reste immobile, les yeux fixes, les jambes croisées, envahi lui-même par l’atmosphère de paresse qui flotte dans la chaleur du clos avec une vague odeur de banane et d’orange cuites. 
Soudain ploc, une grosse figue tombe de l’arbre et vient s’aplatir sur la joue de l’enfant. Belle figue, par Allah ! Rose, sucrée, parfumée comme un rayon de miel. Pour faire entrer la bouche dans sa bouche, l’enfant n’a qu’à la pousser du doigt ; trouve-t-il le mouvement beaucoup trop fatigant ? Mounir reste sans réaction devant ce fruit qui  lui embaume la joue. Cependant la tentation devient-elle trop forte, Mounir cligne de l’oeil vers son père et l'interpelant  d’une voix dolente il dit  : 
« Papa, dit-il, papa... mets-la-moi dans la bouche... »

« Mets la moi dans la bouche ! Mets-la moi dans la bouche ! » Sidi-Lakdar tenait une figue à la main : à répéter les mots de Mounir, il jette sa figue au plus loin et se redressant s’adresse au père de l’enfant avec violence :

  • Qu’est-ce que tu me proposes ton fils en apprentissage Abdallah ! As-tu bien entendu ce qu’il vient de dire ? Ton fils sait être plus paresseux que paresseux ! Que veux-tu que je lui enseigne ? Je n’ai pas à le prendre en apprentissage. Je n’ai rien à lui apprendre sur la paresse. Bien au contraire c’est lui qui doit me prendre en apprentissage, c’est lui qui doit m’enseigner, c’est auprès de lui que je dois apprendre ! Enfin j'ai trouvé mon maître ! Il est mon maître ! »
  • Alors Sidi Lakdar, devant le père perplexe, se met à genoux devant l’enfant toujours allongé, s’incline devant lui à toucher le sol de son front et prononce les mots suivants
  •   « Je te salue, ô père de la paresse !... » 
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